Quarante-cinq ans après la fermeture de la mine d’uranium des Bois Noirs, à Saint-Priest-la-Prugne, le passé industriel pèse encore lourdement. Sous les eaux d’un lac artificiel de 18 hectares reposent encore plus d’un million de tonnes de résidus radioactifs. À l’horizon mi-2026, un chantier d’ampleur doit transformer ce paysage discret en zone de travaux.
À l’heure où le projet de recouvrement des résidus miniers des Bois Noirs entre en phase de consultation publique, du 10 avril au 10 juillet 2026, les inquiétudes persistent du côté des associations locales. Le Collectif Bois Noirs (CBN), en première ligne, pointe plusieurs zones d’ombre dans un dossier jugé encore instable.
Entre 1955 et 1980, le site des Bois Noirs a produit 6 900 tonnes d’uranium à partir de 2,6 millions de tonnes de minerai, exploitées en galeries profondes et à ciel ouvert. Comme partout en France, cette extraction s’est accompagnée de la production de déchets radioactifs en quantités considérables. À la fermeture du site, la solution retenue est économique : immerger ces résidus sous une lame d’eau de deux à sept mètres, retenue par une digue de 42 mètres de haut. Ce choix est fragile face aux aléas climatiques et aux exigences sanitaires.
Sur les 16 sites de stockage de résidus suivis par le département Après-Mines France d’Orano, héritier du CEA et de la Cogema, celui des Bois Noirs Limouzat est le seul à être uniquement couvert par une lame d’eau derrière un grand barrage. « 14 autres sites ont une couverture dite « solide », constituée de matériaux rocheux et terreux et ne présentent également pas d’impacts significatifs sur l’environnement », explique Orano, qui souhaite désormais appliquer le même traitement au site de Saint-Priest Laprugne.
« Un dossier de demande d’autorisation environnementale, déposé à l’été 2025, est en cours d’instruction, confirme Gwénaël Thomas, responsable des relations presse du groupe Orano. Le projet entre désormais dans sa phase réglementaire de consultation du public, organisée dans le cadre de l’instruction administrative, pour une durée de trois mois. »
À l’issue de cette consultation et de l’instruction menée par les services de l’État, un arrêté préfectoral définira le cadre des travaux et de la surveillance associée au chantier. Ceux‑ci pourraient alors commencer à l’horizon 2027‑2028, pour une durée estimée à 5 ans. Mais si Orano affirme avoir organisé 25 réunions représentant plus de 60 heures d’échanges avec les habitants et acteurs locaux, entre 2024 et 2025, pour co-construire les premières orientations du projet, le Collectif Bois Noirs n’a pas la même analyse de la situation.
« Nous ne disposons pas d’un dossier instruit », alerte Dominique Delorme, du CBN, évoquant un document pour les travaux à venir « susceptible d’être corrigé, modifié au fil de l’eau en fonction des contributions ». Un fonctionnement qui, selon lui, complique l’analyse citoyenne : « Il sera difficile de savoir de quelle version du dossier il s’agit. » Parmi les préoccupations majeures figure le devenir du nouveau lit de la Besbre. Deux contributions, dont celle d’un expert, remettent déjà en cause « les capacités hydrauliques de ce nouveau tronçon », soulignant un risque sous-estimé.
Autre point sensible : la gestion des déchets issus du chantier. Le collectif dénonce « des chiffres non concordants » concernant les boues de la station de traitement des eaux et les zéolithes -un matériau utillisé pour filtrer les eaux sortant du lac- saturées. Il s’interroge également sur « une durée de remplissage de l’alvéole de stockage ridiculement trop courte : 50 ans ou la moitié, pour des déchets radioactifs à vie très longue ».
La question du radon cristallise particulièrement les tensions. « C’est le principal contributeur à la dose efficace annuelle ajoutée », rappelle le collectif, dans un contexte où « la France vient tout juste d’intégrer de nouveaux coefficients multipliant par deux ou trois la dangerosité de ce gaz ».
Des constats que partage en partie la CRIIRAD, qui met en cause les méthodes de surveillance. « À de nombreuses reprises, la CRIIRAD a pu constater que les points de contrôle de l’exploitant n’étaient pas placés aux endroits où les niveaux de radioactivité étaient les plus élevés », explique Julien Syren, codirecteur de l’organisme indépendant. L’association a mené, avec le CBN, des campagnes de mesures entre 2023 et 2025. « Sur ces mesures, l’écart entre notre point de référence (…) et un point sous influence du site est beaucoup plus élevé que les écarts mesurés par Orano », poursuit-il.
Au-delà des mesures, la stratégie même de réaménagement interroge. « Il n’est pas acceptable que des déchets radioactifs soient stockés dans l’ancien lit d’un cours d’eau qui a été détourné », estime Julien Syren, rappelant que ces résidus « resteront radioactifs pendant au moins des centaines de milliers d’années ». Il souligne également des incertitudes techniques, notamment sur « le comportement de la digue » ou « la viabilité du nouveau lit de la Besbre (…) compte tenu de sa forte pente ».
En effet, la Besbre, rivière qui prend sa source dans le massif des Bois Noirs, traverse l’ancienne zone minière avant de rejoindre l’Allier puis la Loire. Elle reçoit les rejets issus des eaux minières et des installations de traitement exploitées par Orano. Paradoxalement, en 2023, une zone de baignade a été autorisée sur une retenue alimentée par la Besbre, à proximité de Vichy. Une décision qui interroge sur la cohérence des politiques publiques en matière de prévention.
Le CBN réclame « une cartographie des émanations et circulations de ce gaz sur le site […] et sur un territoire élargi », ainsi que la mise en place de capteurs pour suivre l’impact des travaux dans le temps.
Plus largement, la CRIIRAD pointe plusieurs angles morts dans le suivi environnemental : « le suivi des niveaux de radon autour du site (…) n’est pas représentatif de l’hétérogénéité », mais aussi « la contamination des bioindicateurs aquatiques en aval du barrage ».
Enfin, les opposants dénoncent « l’oubli de deux sites miniers », dont une tête de puits « en train de s’effondrer » et une ancienne mine « sans délimitation ni information ».
Face aux critiques, Orano souligne que son projet est encadré par les services de l’État qui assurent son suivi, à commencer par l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN).
Une première réunion publique s’est déroulée le mardi 21 avril à la salle des fêtes de Saint-Priest-Laprugne. La seconde aura lieu le 30 juin 2026 à 18h.
Sonia Reyne
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