Il y a des expositions qui se visitent comme on traverse un paysage, d’autres comme on plonge dans une eau profonde. Celle d’Hervé Balmisse appartient à la seconde catégorie.
Installée dans une galerie éphémère à deux pas de la basilique Saint-Amable de Riom, Première dernière exposition a rassemblé cet été plus de trente-cinq ans de travail pictural, de 1989 à 2025. C’est un testament artistique d’une générosité implacable : l’intégralité des ventes (13000 euros) est versée à L’Eancre, association dédiée au service de soins palliatifs de l’hôpital de jour de Riom, où l’artiste est suivi depuis plus de cinq ans.
Le parcours est magistral, violent, tendre, énergique et sincère. L’artiste ne triche pas. Balmisse s’expose avec ses forces et ses failles, ses fulgurances et ses silences. Abstrait et figuratif cohabitent dans un dialogue sans hiérarchie. L’unité n’est pas dans le style mais dans la sincérité du geste. Rien n’est décoratif : chaque trait, chaque couleur soutient le poids d’une émotion.
L’artiste raconte avoir retrouvé un autoportrait de ses années aux Beaux-Arts de Clermont-Ferrand, à la fin des années 1980. Face au miroir, il en a peint un nouveau, comme un écho au premier, trente-cinq ans plus tard. Ce dialogue entre passé et présent est au cœur de la démarche. Produire et reproduire, non pour copier mais pour interroger la mémoire et le temps, pour mesurer l’écart entre ce que l’on fut et ce que l’on devient. Hervé Balmisse partage l’intimité de cette confrontation. L’exposition ne s’arrête pas à l’introspection. Elle aborde frontalement l’art, la maladie et la mort. La violence de la matière picturale — éclaboussures, griffures, densités — se mêle à une tendresse fragile, presque murmurée de certains détails. Cette oscillation bouleverse.
On pourrait croire ce travail marqué par la gravité du contexte, celui d’un combat contre un cancer incurable. Mais il serait réducteur d’y voir une « peinture de malade ». Balmisse assume la continuité d’un chemin. Scolarisé difficilement, passé par divers petits boulots, il avait intégré les Beaux-Arts à 24 ans, avant de s’éloigner de la création en 1996, l’année où il entra au Conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne. Ce n’est qu’à l’arrêt forcé de la maladie qu’il a repris pinceaux et papiers, triant ses œuvres anciennes et retrouvant le plaisir du dessin, notamment grâce aux cours de modèle vivant de l’école de Riom. L’exposition n’est donc pas un épilogue mais un cycle complet, la mise en regard de toutes ses périodes.
La démarche porte du sens. L’Eancre, créée en 2009, accompagne au quotidien les patients et leurs proches à l’hôpital de Riom. Balmisse témoigne du dévouement d’un service où soignants et soignantes, majoritairement des femmes, se croisent en se saluant toujours, où l’oncologue, l’infirmière, la psychologue ou la diététicienne œuvrent ensemble pour préserver le bien-être, matériel et psychologique. Soutenir l’association, c’est prolonger cet esprit de solidarité, offrir des moyens pour l’achat de matériel, l’organisation d’activités, l’accompagnement humain. En liant son œuvre à cette cause, Balmisse brouille les frontières entre art et vie. Ses tableaux ne sont pas des reliques mais des passerelles. L’artiste le dit lui-même : « lorsqu’on expose, on s’expose ». La vulnérabilité se transforme en force, la fragilité en don.
Première dernière exposition ne se regarde pas comme une fin. Elle se reçoit comme une leçon d’humanité. Elle rappelle que l’art peut être magistral sans être monumental, qu’il peut être violent tout en restant tendre, énergique tout en demeurant lucide. Et surtout, qu’il peut être sincère au point de ne laisser personne indemne.
Sonia Reyne
Contactez L’Eancre :
L’Eancre
Centre hospitalier Guy Thomas,
Boulevard Etienne Clémentel, 63200 RIOM
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