À Commentry, Lavilliers a chanté avec les forgerons

À Commentry, Lavilliers a chanté avec les forgerons

À Commentry, samedi 28 mars, la file d’attente s’étirait jusqu’au fond du parking de l’Agora. Vu le contexte social du PSE chez Erasteel, la soirée dépassait le simple cadre d’un concert municipal. Sur scène, l’harmonie commentryenne, des solistes, une chorale d’adultes et des enfants de la ville devaient faire revivre, en musique, l’histoire industrielle locale. Dans la salle, il y avait des familles, des enseignants, des élus, des salariés de la forge, d’anciens ouvriers. Et un invité inattendu : Bernard Lavilliers lui-même.

Le spectacle, baptisé La Forge en musique, était construit comme un hommage au patrimoine ouvrier de Commentry. « L’harmonie de Commentry n’a que 40 ans. Il y a 50 ans, elle ne s’appelait pas “harmonie de Commentry” mais “harmonie des forgerons”, rappelle Renault Lacas, directeur de l’école de musique de Commentry et chef d’orchestre. On a construit le spectacle autour du passé industriel et du patrimoine local, la musique permet ça. » Héphaïstos ouvrait la soirée, en référence au dieu forgeron. Puis venaient la Marche des forgerons, une polka inspirée du rythme du marteau, un chant traditionnel anglais, des extraits d’Offenbach, puis le Boléro de Ravel. Au-dessus de la scène, un diaporama projetait cartes postales anciennes, images de l’usine et archives de l’harmonie. À chaque entrée des musiciens, puis de la chorale et des enfants, la sirène de l’usine retentissait dans la salle. Au centre de l’orchestre, un jeune homme jouait de l’enclume. Entre les morceaux, des lectures du Woyzeck de Büchner et du Faire bleu de Jean-Paul Wenzel rappellent que, derrière la mémoire ouvrière, il y a aussi une histoire de luttes et de vies abîmées par la désindustrialisation.

La salle comble bruissait d’émotion, et tout le monde attendait le final : Les Mains d’or, la chanson de Bernard Lavilliers, reprise par les adultes, les enfants et des forgerons eux-mêmes. « C’est celle qui représente le mieux le patrimoine ouvrier et historique de la ville, puisque la forge est le pilier de notre ville, résume une professeure d’anglais du collège. Les enfants qui chantent sont concernés par le développement industriel. Ce sont des enfants dont les papas et les mamans risquent de perdre leur emploi. »

La chanson aurait pourtant pu ne jamais être interprétée par les enfants. Une polémique a précédé la soirée, après l’intervention de l’Éducation nationale pour empêcher la participation de la chorale du collège en tant que telle. Vincent Presumey, secrétaire départemental de la Fédération syndicale unitaire (FSU), dénonce une erreur d’appréciation : « Ce soir, c’est un grand succès populaire. Le Dasen [directeur académique des services de l’Éducation nationale, ndlr] a fait téléphoner à la principale du collège pour lui dire que la chorale ne pouvait pas participer au spectacle en tant que telle, au motif que cela porterait atteinte à la neutralité. » Il rappelle que, sur son temps privé, « chacun fait ce qu’il veut ». Frédéric Campguilhem, secrétaire académique de la CGT Éduc’action dénonce aussi les pression de l’Education nationale pour que les primaires ne chantent pas. « Empêcher une telle chanson d’être portée par des élèves revient à faire taire, invisibiliser, neutraliser celles et ceux qui portent une parole sociale et émancipatrice », commente-t-il.

Dans les faits, les enfants étaient bien là, mais « pas sous le chapeau de la chorale », souligne une enseignante. Des parents ont choisi de les faire participer à titre privé. « C’était important qu’ils chantent, confie une mère, également musicienne à l’harmonie. Ça m’a mise en colère qu’on interdise de chanter une aussi belle chanson, Les Mains d’or, qui correspond à la réalité sociale locale que vont vivre les forgerons. Donc c’était essentiel qu’ils viennent chanter à titre privé. » 

La soirée a basculé dans une autre intensité alors que tous les artistes amateurs étaient réunis sur scène. Bernard Lavilliers a bondi au pied du plateau pour empoigner le micro. Il a chanté avec les enfants avant de s’adresser au public. « Des chansons, j’en ai écrit plusieurs. Elle a 30 ans, mais celle-là, c’est la meilleure », a-t-il lancé. Avant d’ajouter : « Je suis venu vous soutenir parce que j’ai écrit cette chanson et que je l’assume. Ce n’est pas facile, pas facile du tout pour vous. Mais je pense qu’un artiste doit assumer ce qu’il écrit. » Puis encore : « Perdre son travail, c’est dégueulasse. Je vous soutiens parce que j’ai fait le même métier que vous à une époque. » Lavilliers repart aussitôt direction le Brésil, mais il a fait le déplacement.

Sylvain Bourdier, maire de Commentry, s’émerveille que le chanteur a traversé une partie de l’Allemagne et de la France pour venir soutenir les forgerons et reprendre la chanson avec les enfants de la commune. « L’artiste n’a demandé ni cachet ni remboursement, malgré les heures de route, et il est même venu avec des cadeaux, dont une création de son épouse, graphiste, offerte aux forgerons. » Un geste que le maire salue en évoquant « celui qui a un regard d’acier et un cœur d’or ».
Dans la salle, l’émotion était palpable. « Ici, tout le monde est forgeron, ou fils, fille, mari ou enfant de forgeron », glisse une grand-mère au premier rang. Une enseignante du collège résume cette filiation ouvrière : « Je ne suis pas qu’une prof d’anglais, je suis aussi fille, nièce et petite-fille de forgeron. »
Dans l’Agora, l’harmonie, les chorales, les enfants et Lavilliers soutiennent la dignité d’une ville ouvrière qui refuse de disparaître en silence. « Je voudrais travailler encore, travailler encore, forger l’acier rouge avec mes mains d’or… »

Sonia Reyne

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