Fin juin, l’Allier s’est embrasé comme de nombreux autres départements français. Ces incendies ne sont pas seulement des faits divers agricoles. Ce sont les signes visibles d’une fragilité : une Europe confrontée à des sécheresses sévères, à une végétation inflammable et à un modèle alimentaire très dépendant des énergies fossiles et des échanges mondialisés.
Le 19 juin 2026, près de Chézy, environ 80 hectares de végétation et de terres agricoles partent en fumée en quelques heures, victimes d’incendies attisés par le vent. Onze jours plus tard, le 30 juin, à Chevagnes, ce sont encore 27 hectares qui disparaissent. Dans ce contexte, dès le 22 juin, la préfecture de l’Allier restreint les travaux agricoles aux heures les moins chaudes : interdiction de moissonner, faucher ou débroussailler entre 12 heures et 19 heures, au moment où le risque de départ de feu est maximal. Quelques jours plus tard, autre décision : face à l’accumulation de matière sèche, les agriculteurs sont exceptionnellement autorisés à intervenir sur les jachères, jusqu’au 13 juillet, par fauchage ou pâturage, afin de réduire le combustible disponible.
Deux arrêtés contradictoires : limiter les travaux mécaniques pour éviter les étincelles, tout en encourageant l’entretien des surfaces sèches pour prévenir les incendies. Pour Vincent Mouginot, co-porte-parole de la Confédération paysanne de l’Allier, « Tout paysan qui a la tête sur les épaules n’a pas attendu les restrictions préfectorales pour adapter le rythme de son travail aux conditions climatiques : on n’est pas idiots ! »
Les paysans doivent composer avec le risque : chaleur, vent, état des sols, vulnérabilité du matériel. « À la Conf’, on a le souci de faire durer le matériel de nombreuses années pour réduire notre endettement, explique le militant. Donc avec la vétusté retenue par les assureurs, il faut faire gaffe. » Parce qu’un incendie provoqué par une machine, une casse matérielle ou une intervention jugée imprudente par les assurances peuvent avoir des conséquences lourdes pour des exploitations déjà fragilisées par l’endettement, la hausse des coûts de production et les aléas climatiques.
Des incendies révélateurs
Les incendies ont menacé des habitations, mobilisé des dizaines de pompiers, parfois des moyens aériens, et laissé derrière eux des cultures détruites, des sols exposés. Les secours enchaînent les interventions à quelques jours d’intervalle. Pour Vincent Mouginot, ces feux ne concernent pas que le monde rural : « Moi, j’élargirais le thème à l’ensemble de la société. Ce sont les effets climatiques engendrés par notre modèle social consumériste qui nous mettent face aux limites de ce monde marchand. » Pour le responsable syndical, « quel que soit le modèle, productiviste intensif, voire hors sol, ou à l’opposé en agriculture paysanne des fermes Conf’, nous sommes toutes et tous à souffrir de conséquences climatiques chaque année plus rudes ».
Adapter les fermes et changer de cadre
Haies, prairies, diversité des cultures, élevage, couverture des sols, pâturage des jachères… « Les changements à envisager pour réduire, voire inverser à terme, les catastrophes liées au réchauffement climatique ne se décident pas en solitaire au niveau de sa ferme : seuls, nous n’irons nulle part », martèle Vincent Mouginot, insistant sur l’échelle collective de la réponse. L’agriculture peut réduire sa vulnérabilité si les politiques publiques changent d’orientation. « L’outil européen que nous possédons pour agir sur ce continent, c’est la PAC (politique agricole commune). Il faut que des mesures, des incitations financières, conduisent les fermes et toute la filière agricole à réduire leur consommation en énergie fossile, qui se transforme en gaz à effet de serre », explique l’agriculteur.
Pour la Confédération paysanne, la première orientation devrait être de produire local pour consommer local.
« J’entends : s’occuper vraiment de notre souveraineté alimentaire, et non pas signer des accords de libre-échange avec le bout du monde pour s’assurer des volumes de denrées alimentaires dont le transport maritime fait partie des grandes sources de pollution aux gaz à effet de serre », précise Vincent Mouginot. Cette critique vise l’organisation des filières : importations d’aliments pour bétail, exportations, dépendance aux marchés internationaux, spécialisation des territoires, transport longue distance. Des mécanismes qui aggravent à la fois l’empreinte climatique et la fragilité des fermes.
Hyperspécialisation versus polyculture-élevage
Pour le syndicaliste, « il faut mettre un frein à l’hyperspécialisation des exploitations, qui a d’énormes besoins en intrants provenant des quatre coins du monde : soja, tourteaux, engrais, pétrole… » Cette spécialisation accapare aussi les ressources locales. « Sur place, elle accapare les terres, l’eau et l’argent public, tout en étant au bout du compte d’une grande fragilité face aux aléas climatiques et commerciaux », ajoute-t-il.
La Confédération paysanne défend un retour à des systèmes diversifiés en polyculture-élevage. Associer cultures, prairies, animaux, rotations longues, autonomie fourragère et fertilisation organique permet de réduire la dépendance aux achats extérieurs et renforce la résilience économique des fermes. « La PAC doit motiver un retour à de la polyculture-élevage dans les fermes, de sorte que la multiplication des ateliers de production assure une plus grande résilience économique des exploitations », défend-il.
Les mesures agro-environnementales et climatiques (MAEC) devraient être pensées non pas comme des ajustements à la marge, mais comme un cadre global. « A la Conf’, nous sommes pour une forte généralisation des mesures agro-environnementales et climatiques, à considérer comme système sur l’ensemble des pratiques d’une ferme », explique vincent Mouginot. Aujourd’hui, une part importante des aides de la PAC reste liée aux surfaces exploitées. La Conf’ défend de longue date un autre critère : le nombre d’actifs travaillant réellement sur les fermes. « Il faut, a minima, que les aides PAC ne soient plus corrélées à la surface, mais au nombre d’actifs sur la ferme. »
Les évènements climatiques renvoient l’Europe à un choix de société. Dans l’Allier, comme dans beaucoup d’autres territoires, la prévention des incendies touche à l’aménagement du territoire, à la souveraineté alimentaire, au partage de l’eau, à l’usage des fonds publics et à la place accordée aux paysans et paysannes dans les décisions qui les concernent.
Sonnia O’Reyne
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