Quatre mois après l’annonce du licenciement prochain de 190 des 240 salariés de la forge Erasteel à Commentry, la perspective d’une reprise patine. Dorian Durban, délégué syndical CGT, dénonce le manque d’implication de l’industriel.
Depuis l’annonce par la direction du groupe métallurgique Erasteel, le 3 novembre dernier, de la suppression de 190 emplois sur les 240 que compte son site de Commentry, les salariés bourbonnais vivent dans l’angoisse du lendemain. La mobilisation est sans faille pour sauver l’usine spécialisée dans les aciers rapides ainsi que le recyclage de catalyseurs, piles et batteries. La ville a pris fait et cause pour ses métallos – la manifestation du 14 novembre a rassemblé près de 2 000 personnes. Mais les solutions tardent à émerger, en l’absence d’une volonté forte de l’industriel. Le point sur la situation avec Dorian Durban, délégué syndical CGT d’Erasteel.
Mag’Éruptif : Quels sont les derniers développements sur le front de la recherche d’un repreneur ?
Dorian Durban : Tu ne vas pas avoir grand-chose à écrire. Il n’y a rien. Nous avons des réunions hebdomadaires avec la mission interministérielle à la restructuration d’entreprises (MIRE). Je leur ai dit que dans quelques semaines, nous allions voir disparaître une filière complète de recyclage des batteries. La filière va s’en aller, elle aura quitté la France, elle sera partie en Inde ou dans un autre pays avant que le projet Ugi’Ring [projet concurrent soutenu par la Région Auvergne-Rhône Alpes, dans les Alpes, ndlr] voie le jour.
Mag’Éruptif : Commentry dispose pourtant d’un savoir-faire unique en France dans le domaine du recyclage…
Dorian Durban : Nous avons aujourd’hui deux cœurs de métiers, l’acier rapide conventionnel et le recyclage de catalyseurs, pots, piles et batteries. La direction veut se concentrer sur l’acier rapide par poudre, avec ses usines de Suède. L’acier rapide conventionnel, en France, c’est mort avec la concurrence chinoise. Mais le recyclage, on peut le conserver et on sauverait une centaine de postes comme ça et plus des 47 préservés par le plan de sauvetage de l’emploi (PSE), ainsi que la totalité des équipements. Nous avons présenté notre projet au groupe, mais ils démontent tout, ligne par ligne. Ils ne nous laissent aucune chance. Il faut que ça aille vite. Le fait que le groupe ne veuille plus de nous ne me choque pas, mais je ne comprends pas pourquoi ils veulent nous enterrer aussi vite. En fait, je pense qu’ils veulent faire venir des entreprises pour faire du stockage de produits pourris sur un site Seveso. Mais ça, ça ne fait pas de l’emploi.
Mag’Éruptif : Vous aviez un petit espoir du côté d’Orano et d’EDF. Qu’en est-il advenu ?
Dorian Durban : Orano est venu visiter le site l’an dernier. EDF a un projet de recyclage de leurs équipements annexes dans les centrales nucléaires. Ils ont besoin d’une aciérie. On en a une, et on a le savoir-faire. Mais Erasteel a eu une fin de non-recevoir, parce que le projet d’EDF est prévu pour 2030. C’est regrettable parce qu’il s’agissait d’une vraie porte de sortie. Il y a aussi un industriel mystère, qui est venu début février et qui est toujours en discussion avec la direction.
Mag’Éruptif : La constitution d’une société coopérative d’intérêt collectif (SCIC) a été évoquée. Quel regard portes-tu sur cette idée ?
Dorian Durban : C’est compliqué de monter une SCIC s’il n’y a pas un industriel qui s’associe au projet. Pour que cela fonctionne, il faut que tout le monde mette au pot : les salariés, les collectivités – la mairie est d’ailleurs prête à aider. Mais pour l’Etat, pour la région, la condition sine qua non c’est qu’on soit adossé à un industriel.
Mag’Éruptif : Comment se passe la négociation du PSE ?
Dorian Durban : On a signé uniquement la partie qui concerne les mesures d’accompagnement : la supra-légale, le reclassement, les frais d’accompagnement… On a obtenu à peu près ce qu’on voulait. On a dit qu’on ne signerait pas tout ce qui touche de près ou de loin à la sélection des salariés à licencier. La période de consultation doit déboucher sur un avis qui devait être rendu le 11 février mais a été repoussé au 26. Le travail continue, c’est nécessaire car la supra-légale est prise sur le chiffre d’affaires. Un gros client de l’automobile s’est réveillé et nous a prévenu qu’il avait besoin d’une grande quantité de métal avant la fermeture, le 31 décembre. Les premiers départs auront lieu début avril. Cela fait bizarre de travailler dans de telles conditions, ça arrache le cœur.
Mag’Éruptif : Votre lutte a donné lieu à une situation étonnante. Selon le journal L’Humanité, l’inspection académique de l’Education nationale, pour empêcher une forme de « prosélytisme », a cherché à dissuader les élèves d’une école primaire de Commentry de chanter une chanson de Bernard Lavilliers, Les Mains d’Or, dans une soirée de soutien aux salariés prévue le 28 mars. Quelle est ta réaction ?
Dorian Durban : C’est une aberration. C’est une belle chanson qui parle des forgerons, du métal. Je ne vois pas comment l’Education nationale peut mettre son nez là-dedans. Bernard Lavilliers est entré en contact avec nous, il aimerait venir le 28 mars, mais son emploi du temps est chargé à cette date.
Propos recueillis par Nicolas Cheviron
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