Notre Salut, ou comment affronter sans fard son passé, même à Vichy

Notre Salut, ou comment affronter sans fard son passé, même à Vichy

Le réalisateur Emmanuel Marre est venu présenter son film sur la collaboration en avant-première au public vichyssois, mercredi 26 août. L’occasion de rappeler, en des temps incertains, la fragilité de la démocratie face au fascisme et l’importance du travail de mémoire dans une ville longtemps frappée d’amnésie. 

« Plus jamais ça ! » En mai, au festival de Cannes, c’est par ces mots, répétés trois fois, que le réalisateur Emmanuel Marre avait commenté la diffusion de son nouveau film, Notre Salut, retraçant le parcours de son arrière-grand-père, venu jouer un rôle médiocre mais enthousiaste dans les rouages de l’administration collaborationniste, entre Vichy et Limoges, de 1940 à 1944.

Mercredi 26 août, le cinéaste a précisé sa pensée devant une salle comble de cinéphiles vichyssois, réunis pour une projection en avant-première de l’œuvre : « Je pense que nous sommes en train de vivre un moment d’usure démocratique. Comme un vieux couple qui s’est senti trahi. Et il faut se demander dans les bras de qui on est prêts à tomber pour chercher une nouvelle flamme. Il y a peut-être des flammes dont il faut se méfier. » 

Les mots d’Emmanuel Marre sont prudents, mais ils disent l’un des enjeux de son nouveau film: regarder sans fard le passé pour éviter qu’il se reproduise, à moins d’un an d’une élection présidentielle que la plupart des sondages donnent (avec un excès de confiance ?) gagnée d’avance par le Rassemblement national, héritier d’un parti fondé par Jean-Marie Le Pen avec d’anciens Waffen SS.

Le message a d’autant plus d’importance qu’il est prononcé dans une ville qui, des décennies durant, a pratiqué l’amnésie sélective face à un passé trop lourd à porter, au point que ce déni est devenu un sujet d’études pour les historiens. Vichy, nous disent-ils, s’est d’abord drapée dans l’honneur de ses résistants, multipliant plaques et commémorations leur rendant hommage.

Mais la couverture n’était pas assez grande, les faits d’armes pas assez nombreux et impressionnants pour recouvrir la mémoire des turpitudes du régime collaborationniste. Alors, la mairie a choisi de détourner le regard en l’orientant résolument vers l’avenir et la jeunesse, à travers une campagne de grands travaux (lac d’Allier, pont-barrage, Rotonde, palais du Lac…) et d’événements comme les championnats du monde de ski nautique, en 1963.

Bousculée, dans les années 1980, par une prise de conscience nationale de la réalité de la collaboration, à la suite de travaux d’historiens comme Robert Paxton et de grands procès comme celui de Klaus Barbie, en 1987, Vichy n’a pas saisi l’occasion et a préféré, une nouvelle fois, regarder ailleurs. Elle a ainsi redécouvert les vertus du bienfaiteur de la ville, Napoléon III, désormais honoré chaque printemps par des célébrations en costumes. En oubliant au passage que l’empereur était aussi le fossoyeur de la Deuxième République et le fournisseur en matière humaine de nombreux bagnes. 

Des initiatives mémorielles se sont alors développées à Vichy, mais à l’instigation de la société civile : plaque rendant hommage aux 80 députés et sénateurs qui ont voté contre l’octroi des pleins pouvoirs à Pétain (1988), plaque commémorant la rafle de juifs dans la zone libre (1992), visites guidées sur le Vichy de Pétain (1995), création du Centre international d’études et de recherches de Vichy (2015).

La cité bourbonnaise n’a pourtant pas à rougir de son passé, pas plus en tout cas que le reste de la société française. Ce n’est pas elle qui a demandé à accueillir le Maréchal et sa clique, elle a simplement été sélectionnée en raison de ses capacités hôtelières, de son accessibilité et de l’absence d’une population ouvrière susceptible de créer des problèmes. Sans doute a-t-elle un peu moins souffert de la faim, y est-on un peu moins mort qu’ailleurs, y a-t-on assisté sans dire mot aux frasques de la nouvelle et éphémère élite.

Le temps du déni semble toutefois révolu. Depuis son accession à la mairie, en 2017, Frédéric Aguilera (Les Républicains) semble décider à ouvrir le débat, notamment à travers le développement de cycles annuels de conférences Histoire et Mémoire(s) en collaboration avec le Mémorial de la Shoah. C’est d’ailleurs lui qui a présenté l’équipe de Notre Salut au public vichyssois. « Un réalisateur qui regarde son aïeul en face, dans une ville qui essaie elle aussi de regarder son passé en face, je trouve que cela se répond assez bien », a-t-il expliqué au Mag’Eruptif.

Nicolas Cheviron

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